Tous les chemins mènent à Rome – 5 – Le voyage

Written by jade paddle surf 44 on. Posted in Récits

Lundi 23 septembre 2013 : Ansedonia – Tarquinia Lido

Là-bas, au sud, mon arrivée se précisait.

Tous les obstacles semblaient passés. Je ne doutais quasiment plus de pouvoir y arriver. Dans certains scenarii pessimistes, je m’étais même convaincue qu’arriver à Civitavecchia (le port des paquebots à destination de Rome) serait satisfaisant … et Civitavecchia était à portée de pagaie, donc Fregene était un objectif raisonnable pour la semaine qui s’ouvrait.

Pour commencer, il fallait viser la cheminée rouge et blanche d’une centrale électrique. Peu ou prou, je m’avançais inexorablement vers un retour à la civilisation Une plage était située au pied de la centrale dans une dernière crique juste avant une mini pointe, puis des barbelés signalaient la zone industrielle. Au pied de l’immense cheminée, les bâtiments clignotaient, sifflaient, ronchonnaient… Enfin, s’ouvrait une plage de sable noire, couverte de cadavres aux troncs blanchis.

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En ne regardant que le côté plage, en coupant bâtiments, cheminée et barbelés, la vue avait un certain charme Il faisait une chaleur torride sur ce sable noir, je n’ai pas traîné plus que le temps d’une photo. S’ensuivit “Un long cheminement le long d’une interminable plage quasi déserte”. Une brise thermique ne tarda pas à se lever.

Afin de l’éviter, autant que pour allonger le temps, autant que pour couper la monotonie de la progression, je m’arrêtai sur une des plages de Montalto Marina. L’accueil sur “Antonio Spiaggia” fut des plus chaleureux. J’ai bien senti que le propriétaire (un surfeur romain) aurait vraiment aimé que je reste pour la nuit sur “sa” plage, il m’offrait un bel espace, une douche et un énorme paquet de sandwiches avec tout ce dont je pouvais rêver comme soda à boire…

J’ai commencé par faire une balade, dans une marina vidée de ses touristes, il n’y avait RIEN à voir! Il n’y avait pas grand chose à faire non plus J’ai longé le front de mer, et pour exciter ma gourmandise, j’ai regardé du côté des quelques glaciers qui restaient ouverts. Pour passer le temps, j’ai finalement choisi l’association citron/framboise Après une sieste à l’ombre, la brise commençait à faiblir, j’ai repris la mer.

La journée s’achevait. J’envoyai les news à Michel  en précisant : “Si les pressions restent hautes, il me reste deux étapes; ça sent la grande ville, on entend les avions aller et venir.” Et je regardais une fois de plus vers l’arrière, comme pour mesurer le chemin parcouru. Au loin Monte Argentario et Isola del Giglio (là où gît encore le Costa Concordia )

……

Mardi 24 septembre 2013 : Tarquinia Lido – Marina di San Nicola

5h15 : L’air est immobile, il fait nuit.

Je n’arrive plus du tout à dormir et je suis tout à fait reposée. L’idée de partir avant l’aube pour traverser le port de Civitavecchia avant que la brise ne se lève se fait de plus en plus forte. Je valide et je plie. J’ai adoré ce départ dans la pénombre, puis le lever du soleil pas à pas, coup de pagaie après coup de pagaie!

Je visais la grande cheminée de la centrale électrique (once more), le port est juste à côté. Passer “à travers” ces grands ports aura toujours été à la fois stressant et réjouissant. La mer était d’huile à cette heure et je n’avais donc aucun soucis de “manoeuvre”, je pouvais tranquillement guetter les mouvements des bateaux et adapter ma trajectoire.

A l’instant où j’arrivais le long de la digue, donc à l’instant où j’étais sortie de la zone de passage, j’ai senti un “truc” dans mon dos, c’était un de ces gigantesque hôtel flottant.

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Et voilà, une première “chose” était accomplie : dans cette journée, j’avais passé le port.

Peu après, je découvrais une zone de riches villas, des résidences secondaires visiblement… Décidément “ça” sentait la ville A mes pieds, l’eau était absolument limpide, contrastant avec l’eau sale de la traversée du port et j’ai pris le temps de profiter de ce passage.

En fin de matinée, j’avais besoin de me restaurer et je me suis arrêtée sur une plage au hasard. Je n’ai pas trouvé de boulangerie, les passants ne pouvaient rien m’indiquer d’autre que la grande surface la plus proche, à 5mn en voiture! Je me suis contenté du café de la plage et des pains pré-emballés que la gentille dame m’a soldé à deux pour le prix d’un : “c’est parce que la saison est finie, on ferme demain”. Ouf… Il était temps!

La direction de la brise, puis du vent était parfaite 3/4 arrière et j’attendais que le 3 bft passe au 4 annoncé, c’était juste délicieux d’avancer aussi facilement. Cependant je m’inquiétais de savoir où viser exactement, c’était tellement agréable que je n’avais pas envie d’en finir mais pas envie non plus de me laisser porter vers un cap qui me forcerait à ramer contre le vent.

C’est alors que j’ai vu un yacht à l’ancre un peu plus au large. Ni une, ni deux, je me dirigeai vers lui bien décidée à vérifier mon chemin. C’était un petit yacht certes, mais déjà un très beau bateau. Deux hommes m’accueillirent et m’indiquèrent approximativement le cap à suivre, dans l’axe du vent.

Mais avant que je reparte …

“Vous venez d’où comme ça?”

Je leur expliquai en deux mots et alors :

“Voulez vous prendre un café?”

Comment refuser?

Quelques secondes plus tard, je tendais mon bout d’amarrage, je montais sur “la terrasse” en teck, puis un peu plus haut j’accédais au salon de plein air aux belles et profondes banquettes blanches…

Incroyable! Comment aurais-je pu rêver ou même simplement imaginer qu’il était possible de boire un café dans un yacht au milieu d’un downwind?

C’était, une fois encore, juste magique.

Pendant ce temps le vent s’affirmai à 4bft et c’était simplement génial .

Il était temps de repartir! Sur la pointe derrière laquelle se dissimulait Ladispoli, j’ai eu envie d’une photo souvenir. Puis, j’ai décidé de simplement laisser glisser, prendre encore plus de plaisir. Il était inutile de viser directement Fregene. Arriver le soir et bivouaquer là-bas en attendant le matin n’avait aucun sens. De vent 3/4 arrière, je suis passée à vent arrière! Et j’ai atterri sur une plage de la Marina San Nicola!

Il était encore tôt. Comme d’habitude, dès ma “descente de planche”, j’ai cherché à qui demander l’autorisation de “rester pour la nuit”, sans imaginer un seul instant l’accueil qui allait m’être réservé. Les gars étaient tout simplement extraordinaires, hyper chaleureux et aux petits soins. Après le pot d’accueil, j’ai vu arriver une assiette de fruits (juste le truc dont je rêvais) avec ces mots d’excuse “C’est tout ce qui nous reste, nous sommes en train de fermer le club”… Mais c’était ce dont j’avais besoin, rien de plus…

Nous avons parlé, refait le monde, pris des photos 🙂

La nuit tombait. Je commençais à préparer mon emplacement de bivouac quand l’un des gars vint me chercher

“Vient par là”…

Il me fit entrer dans le bar du club, les autres étaient là…

Il me tendirent une flûte de boisson gazeuse et nous avons trinqué!

Champagne… Ca c’était fait, avec le coeur, chaleureusement, sincèrement, je n’aurais jamais pu rêver plus simple et plus grand à la fois.

Je touchais le but. Le lendemain ne serait que “formalités” et retour aux contraintes et soumission à la “météo des gens”, je le savais.

Je savourais infiniment cette soirée là.

Dernier bivouac.

……

Mercredi 25 septembre 2013 : Marina di San Nicola – Fregene – Rome

Un regard vers l’horizon, en direction du but, désormais bien visible.

Dernière mise à l’eau avec tout ce “bazar”, le minimum à la fois indispensable et largement suffisant pour affronter toutes les situations qui s’offraient. A chaque départ je regardais derrière “de peur” d’oublier quelque chose, à chaque départ, juste après ce coup d’oeil en arrière, j’étais heureuse en me disant que TOUT tenait à si peu de chose, prenant à la fois tant d’importance et si peu de place…

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Je longeais la plage et la ville était en filigrane, en fond sonore et visuel. Tout au long du trajet, des hommes s’affairaient à enlever les corps-morts qui maintenaient en place les bouées de l’été. J’avais l’impression “qu’on” pliait derrière moi, j’arrivais vers mon but et le spectacle était terminé. Fregene est une petite ville de banlieue, une petite station balnéaire sans immeubles en front de mer.

Il fallait trouver la plage “Miraggio” sur laquelle j’avais prévu d’arriver, j’ai donc longé très lentement la succession de plages privées encore endormies, cependant visiblement plus luxueuses les unes que les autres. Pourquoi “Miraggio” et pas une autre? Certainement parce que s’y tient un club de SUP. Quand j’avais croisé celui qui l’anime, lors d’une compétition à la fin juin, je lui avais fait part de mon projet italien/romain. Il l’avait accueilli avec un enthousiasme tout méditerranéen. Au fil des semaines et des messages sans réponse, mon inquiétude était tombée, l’accueil serait tel que je le souhaitais “sans tambour ni trompette”.

Cette plage restait cependant “la” plage que je devais viser parce qu’il fallait bien décider d’un point d’atterrissage Il ne fait aucun doute que j’avais fait le bon choix. Bien qu’arrivant “comme tombée de la lune”, j’ai trouvé sur cette plage un “salvataggio” incroyablement cordial et compréhensif, maîtrisant parfaitement la langue de Molière. Le “hasard” fait décidément parfaitement son boulot!

Les “champions” locaux étant en partance, c’est un associé qui se retrouva, au saut du lit et après un appel téléphonique surprise, avec mon encombrante arrivée à gérer. Il choisit finalement de ne pas déléguer l’affaire… bien qu’il eut visiblement bien d’autres chats à fouetter!

J’ai donc eu tout à loisir le temps de ranger mon matos, de prendre une douche froide, de m’habiller en citadine et de manger le pain qui me restait avant d’aller remercier celui qui m’avait vu débarquer et m’avait bien aidée à expliquer ce dont j’avais besoin : trouver une solution pour rentrer à la maison.

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Peu après, l’associé me posait en haut d’un passage souterrain qu’il fallait franchir pour atteindre la billetterie de la gare de banlieue et retournait à ses affaires.

La planche était restée au club. Je n’avais plus que mes deux sacs et mes deux pagaies pour terminer le voyage, j’étais à nouveau en autonomie et sans assistance.

Il me restait une pomme, des amandes, une canette et tout le temps qu’il fallait : à la mi-journée, les trains ne passaient que chaque 45 mn et j’en avais raté un!

A peine 5mn après le départ du train, c’était l’entrée et la traversée de Rome. En passant au dessus du Tibre, j’ai pensé que j’avais été bien inspirée de ne pas tenter d’y naviguer, la couleur de l’eau n’était pas vraiment attirante.

La gare centrale Roma Termini est gigantesque. Dans la rue, j’ai posé une photo souvenir. Puis, j’ai traîné mes sacs bien lourds vers le guichet où l’employé tenait absolument à me vendre le billet le moins cher, j’ai déposé les bagages à la consigne et j’ai traîné mes guêtres (enfin mes tongs) en ville Guère motivée par le tourisme monumental, j’ai cédé à la gourmandise avec délice

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La journée s’achevait.

Après un passage sur internet, je suis retournée à la gare. Il n’était plus question d’attendre que le vent se calme, il fallait attendre l’arrivée du train de nuit… C’était déjà presque une autre histoire.

……

Jeudi 26 septembre 2013 : Rome – Genova – Vintimille – Nice – Marseille

Quelques lignes au sujet de ce retour. J’ai besoin de boucler la boucle.

D’abord, je ne comprends toujours pas ce qui a motivé le guichetier pour me vendre une place assise “pas chère” dans le train de nuit Naples-Rome-Turin.

Ce qui est certain, c’est qu’il ne voulait pas me faire d’autres propositions et me vantait cette possibilité comme étant la meilleure Finalement, je n’ai pas regretté. C’était inconfortable, mais je me suis emballée dans mon duvet et j’ai pu me reposer “chez moi” au milieu du va et vient, entre les hommes du compartiment, entre le passage des policiers en arme, les bavardages incessants, les migrants paumés et les dizaines d’arrêts jamais annoncés.

J’ai d’autant moins regretté que le fait de guetter chaque station m’a permis de remonter le temps en remontant mon parcours. Car le train longe très précisément la côte et je voyais de nuit les villes que je n’avais fait qu’effleurer de jour. Dans mon imagination, malgré la fatigue, la magie opérait encore La veille, vers 23h, après avoir longé le quai déserté par les travailleurs en direction du train de banlieue…

1° Rome-Rome … l’attente a commencé sur le quai romain.

Le quai se remplissait d’une foule grise avec quelques touristes allemands, quelques familles et beaucoup d’hommes seuls, sans bagages, pleins d’espoir. Ceux-ci formaient des grappes, parlant un langage exotique s’échangeant cigarettes et boissons étranges. Le train devait arriver à 0h15, il arriva avec un retard de 30mn… C’était sans problème, sauf que… les gares n’étant pas annoncées, il fallait réussir à descendre dans la bonne sans connaitre l’horaire d’arrivée.

Viser Gènes Principal alors qu’il y avait au moins 5 arrêts à Gènes et que l’affichage en gare est minimaliste comportait un certain risque, j’ai ainsi “repêché” les touristes allemands (ils allaient eux aussi à Marseille) qui descendaient à “la bonne heure” sans regarder le nom de leur station

2° Gènes-Vintimiglia TER… Changement d’ambiance, c’est l’heure de partir au boulot et c’est l’heure des écoliers. Il faisait assez gris et je mesurais la chance qui m’avait accompagnée avec une météo plutôt clémente sur l’ensemble du parcours

3° Vintimiglia-Nice TER français… Une population chic et un contrôle de flic ciblé “montrez vos papiers, cartes de séjours, etc…” Visiblement, la correspondance avec le train venant de Naples est attendue! 4° Nice-Marseilles Collée à la fenêtre, je m’accroche aux derniers kilomètres de côte visible.

C’est fini. Au fond du ventre, j’ai une folle envie de chevaucher encore plus loin la grande bleue… Mais c’est fini pour cette fois.

A Marseille, mon hôte attendait.

Tandis qu’il m’accueille, je lui déverse mes premières impressions en vrac. C’était vraiment magnifique de rencontrer cette personne là et sa famille. Merci à lui.

Alors que je n’avais pas vraiment dormi, une bonne douche chaude au bon savon de Marseille fut suffisante pour me tenir jusqu’au soir. Après une nuit de princesse dans un immense lit sous une douce couette, j’ai embarqué dans ma voiture et attrapé l’autoroute.

Le vendredi 27 au soir, j’étais de retour à la maison après exactement quatre semaines de partance, une carte bancaire à peine utilisée et des souvenirs plein la tête!

La boucle Nantes-Annecy-Marseille-Rome-Marseille-Nantes était refermée!

J’ajoute que je reste fascinée par ce sport et tout ce qu’il m’offre, particulièrement en terme de contrastes. J’aime tout, je prends tout. Hier, j’ai pagayé sur une rivière bucolique, entraînant quelques amis dans des jeux de course (en suédois, on traduit “jeu de course” par “fartlek”, et c’est le nom d’une méthode d’entraînement qui consiste à utiliser le terrain, la nature pour varier ces allures de courses ) Au passage, nous avons cueilli des fruits mûrs sur un figuier qui nous tendait ses branches. Le ciel était parfaitement bleu. Aujourd’hui : ciel gris, changement d’heure et météo entraînante Avec la même planche, la même pagaie et la même bonne femme, ce fut dégoulinade d’adrénaline, surf et “vitesse” grâce à un bon vent 6bft sur le terrain de jeu de la côte de Jade.

PS Juillet 2014 : les billets sont déjà pris pour un prochain trip de septembre !

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