Tous les chemins mènent à Rome – 4 – Le voyage

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Lundi 16 septembre 2013 : Lerici (Club de Voile) – Viarregio (gazon municipal)

Le lundi 16 septembre, l’épopée avait débuté depuis deux semaines.

J’en étais approximativement à mi-parcours. J’avais théoriquement le temps d’arriver à Rome dans le mois que je m’étais offert, mais il ne fallait pas trainer et la météo ne jouait plus vraiment le jeu.

Néanmoins, ce lundi à l’aube, j’entendais un silence relatif. Le vent était tombé, il était temps de reprendre la mer.

Je suis sortie par la porte de secours avec mes sacs et pagaies, j’ai consciencieusement refermé derrière moi le portail en inox de la terrasse, j’ai vérifié le verrouillage, noté la mise en service de l’alarme, j’ai récupéré ma planche (elle avait dormi au milieu des dériveurs) et hop, j’étais à nouveau sur l’eau.

Il est impossible de décrire le sentiment de liberté que je ressentais !

Le ciel était relativement clair, le vent juste caressant. Dès la sortie du port, une belle houle ronde m’accueillait, elle était parfaitement orientée. La mer était verte, comme en souvenir des accès de colère de la veille. J’ai parcouru les premiers kilomètres “à toute vitesse” et sans le moindre effort. Au niveau de Carrare, j’ai noté que même les falaises étaient en marbre.

J’ai noté aussi que la côte rocheuse s’arrêtait et que l’embouchure de la rivière marquait une « frontière ». De l’autre côté, la côte était basse, visiblement sablonneuse. Je me suis réjouie. « C’est la fin du ressac le long des falaises » ai-je pensé. J’avais si souvent été ballotée par le ressac ! J’avais si souvent eu l’impression de naviguer pendant qu’un grand géant invisible s’amusait à « touiller » la mer de manière absolument anarchique. La pensée d’en avoir terminé était euphorisante.

D’ailleurs, je filais bon train.

La grosse houle ronde m’offrait une succession de toboggans. Je n’en finissais pas de glisser et c’était délicieux. Le vent s’affirmait cependant, de plus en plus de travers et la houle suivait. En restant suffisamment au large, j’étais à l’abri du déferlement des vagues. Au bord, il y avait des surfeurs. En petit groupes, comme autant de points de suspension, ils ponctuaient le paysage monotone.

Il devenait évident que s’il était possible d’envisager un atterrissage en catastrophe, il était vain d’envisager un décollage à suivre. Je n’avais pas d’autre choix que d’avancer. La lecture des zones de déferlement m’indiquait précisément les hauts-fonds et c’est en zigzag que je longeais la plage…

De loin. Quand j’ai aperçu un phare, posé sur l’horizon brumeux, j’ai concentré toute mon attention vers lui. De vert, la mer était passée à vert de gris, remuant inlassablement le fond sablonneux, le long de l’interminable plage, infiniment plate et grise. Il restait plusieurs kilomètres à tirer. J’avais plusieurs fois sorti le tube de lait concentré, m’abreuvant de nutriments à dose presque homéopathique dans l’attente de pouvoir me restaurer plus efficacement. Il n’y avait pas d’autre solution que d’aller droit devant, vers le phare.

Quand j’ai vu un très joli yacht sortir du port, quand je l’ai vu mettre les gaz et filer à toute vitesse vers le nord, je me suis dit que c’était quand même une drôle d’idée d’aller se promener par ce temps…

Enfin l’entrée du port était là.

Sur la digue, il y avait du monde.

Sur ma gauche, les vagues déferlaient.

Sur ma droite, la digue faisait lever une belle vague, déferlant elle aussi, dans un jaillissement d’écume.

Au milieu, il y avait un passage, il me restait plus qu’à bien viser, avec le bon tempo et hop, hop, j’étais certaine de réussir une arrivée digne sous l’oeil forcement admiratif de la foule en délire (oui, oui, moi aussi j’ai parfois parfois un égo surdimensionné!)

Las… Une coup de trompe interrompit mon rêve. Je me retournais et horreur, le yacht que j’avais vu sortir était à mon cul, à toute vitesse! Il visait lui aussi l’entrée du port.

Vite, vite, vite, je m’écartais vers le large, faisant fi de mon cap idéal. Wahooooo, les passages successifs du yacht (qui avait à peine ralenti) et de sa vague me mirent à genoux. Estomaquée, je le regardais virer en dérapage, freiner, puis glisser sur son élan. Ce n’est que plus tard, en découvrant l’ensemble du chantier naval qui occupe le port, que j’ai compris : il s’agissait vraisemblablement d’un simple essai “in live”!

Vite, vite, il fallait que je me ressaisisse pour entrer dignement. Il était encore temps de viser le centre entre deux séries de vagues.

Quelques coups de pagaie plus loin, j’étais à l’abri, encore quelques coups de pagaie et j’étais au ponton. Il était grand temps de me sustenter avec quelque chose de solide ! Le vent montait encore d’un cran.

A la sortie du port, il y avait maintenant une barre.

L’entrée était fermée, la sortie… aussi… Nous étions en début d’après-midi, je n’étais pas du tout fatiguée. Pourtant ma route semblait devoir s’arrêtait à Viarregio ce jour là. Alors, pour passer le temps, je me suis aventurée et j’ai suivi le canal de Burlamacca pour pénétrer la ville. Au retour, j’ai amarré ma planche à couple d’un bateau (visiblement à l’abandon) pour mettre pied à terre.

J’ai regardé la plage, j’ai regardé vers le large… ET… j’ai cherché un coin pour dormir. C’est finalement sur le gazon municipal, sous le nez de la capitainerie, de la douane et de la police, que dès la tombée du jour, je me suis plantée au milieu des arbustes décoratifs

……

Mardi 17 septembre 2013 : Viarregio

« journée dépression »

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Avant même de donner le premier coup de pagaie, j’avais imaginé avoir besoin de contourner certains endroits.

J’avais imaginé avoir besoin de quelqu’un pour passer le golfe de Saint-Tropez, j’avais imaginé avoir besoin d’une solution terrestre pour passer le port de Gênes. Je n’avais jamais imaginé me sentir prise au piège dans un coin où les surfeurs affluaient de toute part.

Depuis dimanche matin (où je fus bloquée à Lerici), je rêvais de trouver une possibilité pour aller directement à Livourne. Impossible d’expliquer pourquoi, mais il est un fait que j’avais comme une sourde impression : cette météo pourrie était liée à la géographie du coin. C’est sur ces pensées que je m’étais endormie.

C’est avec ces pensées que je me réveillai, à l’heure où s’éteignirent les lampadaires.

Après m’être vivement secouée pour « libérer » le gazon municipal, après avoir rangé la planche sous un buisson et les sacs sous la planche, après avoir attaché les pagaies avec l’ensemble, je suis partie voir la plage. Puis, comme tout un chacun, je suis passée à la boulangerie et au café afin d’attaquer ma journée dans les meilleures conditions.

Michel avait écrit :  “La météo ne s’arrange pas, une dépression est sur le golfe de Gênes. Demain matin vent nord force 5 et localement 6 avec houle de 2,4 m, l’après-midi NW force 4 et houle WSW 1,9m ”

A la capitainerie, le bulletin météorologique confirmait le SMS de Michel. Et en interrogeant à droite comme à gauche, il me fut dit que rien ne changerait avant deux ou trois jours. Voilà ce que je viens de lire ici :  « Les vents principaux viennent du sud-est, les vents de sud-ouest et d’ouest qui soufflent durant deux ou trois jours de suite causent de violentes tempêtes maritimes »

J’aurais donné cher pour sortir de ce coin. J’ai erré toute la journée. J’ai longé les alignements de plages privées où les employés nettoyaient les atteintes de la tempête. J’ai parcourue l’interminable avenue marchande où déambulaient de rares touristes. J’ai trainé du côté du port où se construisent les yachts les plus prestigieux. J’ai découvert des rues pleines d’ateliers au service des chantiers, des rues ouvrières et travailleuses où les bars sont les espaces « à vivre ». Puis… Je me suis installée sur « mon » banc.

J’ai observé le va et vient des surfeurs. Invariablement, ils descendent à la hâte de leur voiture, invariablement, ils en partent au pas de course, short-board ou malibu sous le bras et invariablement, ils reviennent très lentement, semblant plongés dans d’insondables pensées, tête presque basse. Ils se changent infiniment lentement, avec maintes précautions. Puis ils montent en voiture, branchent la “musique” à fond et démarrent en trombe !

J’étais sur « mon » banc. (c’est fou comme on s’approprie vite le moindre espace! ).

La journée touchait à sa fin et je m’étais moulée dans l’idée de rester ici. Pise n’était pas si loin, afin d’éviter de moisir, je pouvais envisager de faire un peu de tourisme en train, après une journée de dépression profonde, j’avais repris du poil de la bête et de l’entrain en quantité suffisante pour aborder paisiblement une ou deux journées « immobiles ». Et il est arrivé.

Quelque chose était différent chez lui, une zénitude particulière peut-être.

Il commença par s’étirer consciencieusement, tranquillement, gardant un oeil attentif vers tout ce qui se passait autour.

Il jeta plusieurs fois un regard en direction de la planche qui dépassait du buisson.

Comme il roulait une petite clope, je décidais de tenter une petite conversation.

Comme je lui expliquais mon trip et ma situation « météorologique », il répondit sobrement : “Je téléphone à un ami de Livorno”

L’ami ne répondait pas, il devait encore être en train de surfer… « Bon, je vais manger maintenant, je travaille ce soir. Je vais le rappeler, je te dis quand je reviens à la voiture »

C’était une conversation parfaitement surréaliste.

Il revint avant que je n’aie commencé à installer mon campement. (Il y avait foule sur la terrasse du Club Nautique et je ne souhaitais pas jouer la provoc en plantant ma tente presque sous le nez de tous ces gens “biens” ).

Directement et droit dans les yeux, il s’adressa à moi : « J’ai eu mon copain, je vais demain matin à Livorno, je t’emmène. 7H30 ici, tu seras là ?

– Oui, je dors là. Je serai là.

– Tu dors ici ?

– Oui.

– Sérieusement?

– Oui, où veux-tu que je dorme?

– Alors à demain »

Et hop, il était parti. Incroyable !

Je me suis endormie en me promettant d’être prête à l’heure dite. Et si ce n’était qu’une blague, s’il ne venait pas, j’avais décidé d’aller à Pise voir la tour qui penche ! J’étais enfin parfaitement sereine.

……

   

Mercredi 18 septembre 2013 : Livorno – Forte di Biobona

7h15 : J’étais prête, assise sur « mon » banc j’attendais, confiante et sans « y » croire à la fois.

7h17 : la voiture arrive.

« Hey, tu es prête ?

Oui, tu vois tout est plié… Et puis j’ai dormi là !

Oui, je sais, je suis passé voir après le boulot, dans la nuit… J’ai bien vu »

Ainsi, il avait douté !… A la place du Malibu sur le toit, il avait un short-board à l’intérieur de sa voiture. Nous avons chargé mon maxi-long-board, les pagaies et les sacs.

Embarquement immédiat. Passage au café pour un petit noir sur le zinc et c’était parti.

Certaines rencontres sont étonnantes quand on fait la liste des coïncidences, celle-ci l’était vraiment. Il m’a posée dans le premier coin abrité et il a filé vers son spot sans attendre.

J’avais parcouru par la route l’étape que je n’avais pas pu faire par la mer la veille, une quarantaine de kilomètres, ma moyenne quotidienne, rien de plus.

Une fois encore, j’ai eu un immense sentiment de joie et de liberté en montant sur ma planche !

Le ciel était parfaitement limpide devant moi. Sur la côte, il y avait de jolis spots de surf autour des rochers, avec de belles vagues bien propres, bien bleues. C’était vraiment autre chose que le chantier de Viarregio, clairement Fabio avait fait le bon choix en venant surfer dans le coin…

De temps en temps je regardais derrière, j’étais comme “en fuite”, je surveillais la dépression pour vérifier qu’elle restait bien sagement bloquée au nord. Et je pagayais “comme une voleuse” pour être certaine de lui échapper! Au loin, un très long débarcadère avançait vers le large, signalant Vada et son port industriel Juste après l’avoir passé, j’ai eu l’impression de me trouver sur une immense piscine absolument plate et couleur turquoise, le contraste avec le “terrain” qui avait précédé était étonnant et je ne parle même pas de ce que j’avais laissé à Viarregio!

Je continuais à regarder derrière régulièrement, j’avais l’impression de me faire rattraper par les nuages… Je me forçais alors à regarder l’horizon tout bleu à l’avant. Fabio m’avait dit que j’allais arriver dans une zone très différente où la pointe de la Corse faisait déjà office de barrage, limitant l’effet de la dépression.

Je voulais y croire. La côte était redevenue rectiligne et sablonneuse, mais aucune vague ne levait de loin, il y avait une profondeur suffisante pour que je navigue tranquille. Après une pause à Cecina, j’avais parcouru “ma” quarantaine de kilomètres et c’est parce que le vent de travers commençait à me fatiguer que je me suis arrêtée sur la plage de Forte di Biobona Les nuages commençaient à me rattraper…

Certes, ce n’était pas le couvercle noir que j’avais laissé en rade, mais je sentais que le vent allait forcir et qu’il serait vain de jouer contre lui. J’ai choisi un coin bien à l’abri du souffle d’Éole et je me suis amusée en jouant la touriste allongée sur le sable.

Sans attendre la tombée du jour, j’ai installé ma maison, heureuse d’avoir absolument tout ce dont j’avais besoin. Tout était si tranquille ce soir là que je me suis offert quelques postures de yoga au soleil couchant, ne me décidant à “rentrer” qu’après l’extinction des dernières braises.

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Le SMS de Michel faisait un point météo mi figue mi raisin. Demain serait un nouveau jour.

……

 

Jeudi 19 septembre 2013 : Forte di Biobona – San Vincenzo ( pas loin de Populano)

En lisant le SMS du soir, j’avais prévu une grasse matinée.

Réveillée à l’aube parce qu’il faut bien constater que c’est l’heure « normale » du réveil pour qui s’endort à l’heure où les oiseaux s’endorment, j’ai pris tout mon temps pour plier. Comme prévu le vent soufflait fort, et bien évidemment « de travers ».

La matinée allait donc être calme et touristique.

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En aparté, seulement pour celles et ceux que ça intéresse, je me permets quelques lignes « philosophiques ».

Après plus de quinze jours de ce long cheminement en solitude, je touchais enfin et complètement ce que j’espère atteindre (sans jamais y croire d’une quelconque manière) en partant pour ce genre de trip. Au delà de la découverte touristique, au delà de la rencontre humaine, au delà du plaisir des sens et de la traversée du corps, une dimension beaucoup plus « verticale » devient palpable. Elle n’est plus seulement théorie, idéal ou objectif.

Elle existe, elle nous touche et on peut la toucher.

De mon point de vue, elle n’arrive que sur l’air de « aide toi le ciel t’aidera » à moins que ce ne soit sur l’air de « qui ne risque rien n’a rien », sur l’air de « vouloir c’est pouvoir » ou de « tout vient à point à qui sait attendre »… Ce dont je suis certaine c’est que j’ai besoin de partir en autonomie et sans assistance pour entrer dans cette dimension, c’est ainsi que la patience s’exerce et brave l’impatience, que la confiance s’agrandit et abat le doute, que l’attente se rompt et que l’action s’illumine…

Il y a certes de “jolies choses” à découvrir et à vivre “avec assistance”, “grâce à l’énergie de ceux qui ont aidé, préparé et prévu à l’avance”, mais c’est différent et jamais aussi “verticalement” intense.

J’en étais là.

Après un petit passage « en ville », j’ai fait ce que faisaient la plupart des femmes de mon âge sur cette plage : j’ai marché sur la plage en ramassant des cailloux. C’est un excellent passe temps ! Quand le vent a commencé à mollir, j’ai sollicité un gars que j’avais vu la veille, jouer en bodyboard dans le shore-break du soir . Il était en train de ranger le matos de la plage privée que j’avais squatté pendant la nuit.

Je savais que je ne pourrai pas « lancer » ma planche chargée si facilement et que nous ne serions pas trop de deux pour passer de l’autre côté des vagues.

Nous avons essayé une fois : raté.

Nous avons essayé à nouveau : re-raté.

Ce n’était pas la bonne heure. Sans la moindre impatience, j’ai remonté tout mon matos et je suis repartie chasser les cailloux.

J’étais vraiment dans un état d’esprit nouveau et c’était juste bon.

En fin d’après-midi, il ne restait qu’une douce brise et la mer s’était vraiment apaisée. Surtout, elle s’était organisée et les sets étaient visibles et il suffisait de « viser » entre pour prendre le large.

Et voilà… Le soleil était déjà bas. Au loin les îles se dessinaient. J’allais bientôt pouvoir profiter de leur abri… Au soleil couchant je me suis arrêtée, juste avant une pointe.

Découvrir de nuit ce qu’il y avait de l’autre côté n’offrait pas le moindre intérêt. Cette mini-session du jour me contentait largement. Alors, j’ai monté la tente grâce à la lumière de la lune ronde…

……

 

Vendredi 20 septembre 2013 : San Vincenzo – Forte Rocheta (près Punta Ala) commune de Castiglione della pescaia

6h39, la lune est là.

Tout est absolument calme.

7h00, La dernière étape du rangement, il ne reste plus qu’à plier la tente, emporter l’ensemble sur le rivage, tout attacher et prendre le large.

Ensuite, je n’ai pas d’autre souvenir que celui d’une journée tranquille et harmonieuse. J’ai retrouvée avec bonheur une côté découpée, des rocs et quelques falaises. J’ai beaucoup photographié Les méduses, brunes dans le nord puis de plus en plus blanches en “descendant” furent de très fidèles compagnes, isolées ou en colonies, elles dessinaient mon chemin un peu comme les cailloux le font sur les sentiers de montagne Après un repas à Follonica, je suis entrée dans le spectacle. Malgré mon chargement, je n’allais pas/guère moins vite que les papillons.

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Mon imagination s’empara des rochers… aussi longtemps que je les contournais, les histoires se succédaient, le soleil y mettait sa touche.

Puis j’ai posé mon campement sur une plage très douce…

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Le soir j’ai écris à Michel :  “Parfaite journée avec encore de quoi en prendre plein les yeux. Repas à Follonica et ce soir bivouac de rêve au pied d’un château à Castiglione della pescaia.”

……

 

Samedi 21 septembre 2013 : Forte Rocheta – Principina a mare

L’humidité m’avait gardée à l’abris de la tente jusqu’à ce que le soleil sorte pour de vrai.

A la pointe, le château avait pris ses couleurs du jour.

J’avais l’intention de faire des courses à Castiglione et il était inutile d’arriver avant l’ouverture des magasins, je me préparai donc en prenant largement mon temps. Sur la plage, les traces des oiseaux faisaient écho aux miennes, nous étions les maîtres des lieux avant que les touristes ne débarquent…

En navigant “au long cours” sur mon trajet méditerranéen, j’avais souvent comparé cette expérience marine à l’expérience du désert (non sans penser à Théodore Monod, et au préambule de son livre “Méharées”) et devant ces empreintes sur le sable, mon esprit se remettait à disserter… Quel bavard!

Le village le plus proche était à peine réveillé, j’ai fait le plein de nourriture et je n’ai même pas pris le temps de m’offrir un cappuccino, j’avais envie de retourner sur l’eau au plus vite.

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Je fus plutôt bien inspirée de n’avoir point trop traîné en ville.

Assez tôt le vent revint à la charge, d’abord acceptable (environ 3bft) mais je sentais bien qu’il n’avait pas l’intention d’en rester là.

Il était bien évidemment en plein de travers.

Quand je me suis arrêtée, les p’tits moutons faisaient leur apparition, il était plus que temps… Je pensais qu’il s’agissait d’une brise thermique et j’avais bien l’intention d’aller plus loin dans la soirée car une petite pointe au bout de la plage me faisait des clins d’oeil…

J’ai tranquillement déjeuné, puis j’ai construit un paravent grâce à la planche et aux sacs et je me suis payé une bonne sieste. En revenant à la réalité, il fallait bien constater que ce n’était pas vraiment une brise thermique mais un bon vent établi. Les windsurfeurs consultés me le confirmèrent…

Je n’avais donc pas d’autre solution que de camper là en attendant la suite… En lisant attentivement les feuillets du guide, je m’apercevais alors que derrière “la pointe” il y avait toute une zone où accoster était impossible… Alors même que je n’étais pas contrariée (comme je l’aurais été quelques jours auparavant) à l’idée d’être scotchée contre mon gré, ce soir là, j’étais très reconnaissante…

J’avais été bien inspirée once again… Et oui, à force de naviguer, je finis systématiquement par “décoller” un peu.

Le point météo du soir était assorti aux drapeaux qui flottaient en haut des mats : vent à l’horizon, il ne fallait pas rêver d’un long trajet pour le lendemain.

J’étais prête à cette idée : les dernières étapes risquaient de se faire petit bout par petit bout…

J’avais le temps, la fin du mois était plus loin que ne l’était Rome.

……

 

Dimanche 22 septembre 2013 : Principina a mare – Ansedonia

Une peu avant l’aube, j’ai été réveillée par le silence.

Ce n’était pas du tout ce qui était prévu par la météo, en deux secondes, j’ai saisi la chance qui s’offrait, hop, hop, hop, il fallait plier très vite et prendre la mer pour passer la zone sans abris avant que le vent ne se lève à nouveau.

Je me suis pressée comme jamais et 45 mn après, je partais avec un seul objectif : faire 10km puis faire le point et envisager la suite.

La suite ? c’était au loin la presqu’ile de Monte Argentario avec quelques questions suspendues : Contourner? Passer par la lagune? Envisager un long portage? Je n’avais aucun plan précis en vue. En longeant la longue zone marécageuse du delta de l’Ombrone puis les plages du parc naturel d’Uccellina, j’étais vraiment heureuse d’avoir été stoppée à temps par le vent de la veille. J’avais ainsi évité le risque de me trouver coincée dans ce coin très beau, mais infréquentable et probablement envahi par les moustiques.

Un frémissement de brise se fit sentir en arrivant au pied des falaises, mais je me retrouvais presque instantanément à l’abri du relief. Le paysage était magnifique.

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Le calme était idyllique.  

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Arrivée à Talamone, j’ai trouvé une crique idéale pour une pause casse-croute.

J’avais parcouru la distance espérée et j’avais plusieurs choix à envisager. Le vent s’établissait peu à peu et je pouvais tourner la carte dans tous les sens, j’en était certaine, il m’offrait un idéal downwind en direction de Monte Argentario.

Donc… Quelque soit ma décision de contourner ou non, les conditions étaient idéales pour y aller! Hop, hop, hop, let’s go. Quelques instants plus tard, les moutons se multipliaient à la surface de l’eau Evidemment, ces conditions étant bien installées, elles excluaient, de fait l’idée de contourner la presqu’ile. J’avais vraiment la flemme de me payer le ressac le long des falaises sur tout le pourtour, d’autant plus que j’imaginais bien quelle pouvait être sa puissance sur la côte au vent… donc je me dirigeais vers “le canal”. D’après les papiers, le canal allait me permettre de rejoindre Orbetello. Je le suivais donc au delà des parkings à bateaux et le plus loin possible c’est à dire jusqu’au panneau et au barrage : “réserve de pêche, navigation interdite”. Le barrage était clôt …

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A joelle rien d’impossible. J’ai commencé par me restaurer et j’ai franchi le barrage à pieds et je me suis retrouvée dans la lagune, direction Orbetello!

Je ne sais pas quelle espèce de poissons était “réservée”, mais c’étaient de belles bêtes plutôt énormes qui semblaient se réveiller sur mon passage, me saluant à coup de simple ou double salto fort bruyants avec moultes éclaboussures. Je visais la “route digue” mais aucun pont, aucun passage par l’eau ne se dessinait à l’horizon.

Je commençais à imaginer un nouveau portage. Mais plus j’avançais et plus la possibilité d’un passage “à plat ventre” sous la digue se précisait. Ni une ni deux, arrivée au ras de la ville, sous l’oeil surpris des passants, je me dirigeais vers la digue, je m’allongeais sur la planche, la tête bien à l’abri de mon sac (je me disais que si le sac touchait, il me protègerait et j’avais tout le temps de faire un demi-tour, certes peu glorieux, mais tout à fait safe) Et banco, ça passait LARGEMENT! J’étais dans la deuxième lagune.

Il restait à en sortir. Il y avait un club nautique et une “petite foule” en train de suivre une régate d’optimist. J’ai accosté. A nouveau, je dois noter l’accueil chaleureux. En découvrant la raison de ma présence dans le coin, les gens étaient enthousiasmés. C’est ainsi qu’une dame me signala l’existence d’un canal de sortie là-bas. Je remarquais illico l’orientation idéale, pile poil “downwind”. Je ne comprenais rien à la logique du vent, mais le fait était là. Au pire, si le canal était “bouché”, il y avait 300m de terre plein à franchir à pieds. A joelle rien d’impossible, le jeu était trop tentant…

Hop, hop, hop, je repartais sans aucune idée précise de ce que j’allais faire une fois “au bout”. Inutile de dire que la traversée fut rapide.

Il restait à trouver le canal.

Premier essai : raté. J’ai simplement réussi à faire décoller une nuée de flamants roses et il a bien fallu constater que j’étais dans une impasse.

Après un demi-tour, face au vent, j’ai entrepris de lorgner du côté de la zone de pisciculture que j’avais dédaigné du fait de la présence de bâtiments, de filets et autres bassins à remous.

Un filet masquait l’entrée d’un canal.

Hop, j’y filais, me glissant entre les mailles des larges trous.

Au bout un barrage, du même type que celui que j’avais déjà franchi.

Bis repetita. Une fois à pied d’oeuvre, c’est à dire planche amarrée et prête au débarquement des bagages, j’ai entendu un bruit de moteur En levant les yeux, j’ai vu un gros 4×4 sur le barrage.

Au point où j’en étais, à l’heure où nous en étions, mon élan fut à peine stoppé, je grimpais sur le terre-plein et je demandais à l’homme qui était descendu de voiture quel était le chemin pour rejoindre la mer. Comme il m’expliquait qu’il fallait retourner d’où je venais, je tentais de lui expliquer d’où je venais… Justement.

Et hop, je sortais de mon sac, la carte où se pointaient mes étapes et je lui mettais sous le nez l’attestation très officielle de la FFS!

Tatatadammmmmm, ce fut un laisser-passer magique!

L’homme me montra le bon canal à prendre (il y avait un croisement de canaux de l’autre côté du barrage).

Il y avait un lourd portail électrique à franchir, qu’il ouvrit.

Et comme s’il fallait à tout prix passer très vite, il m’aida au transbordement de tout le bazar. Puis il monta dans son 4×4 et s’en fut à ses affaires.

Je prenais le large, souriant à l’idée de la scène qui venait de se dérouler.

Comme prévu, après environ 1 km, je sentais la mer s’approcher. Un virage, et je m’attendais de la découvrir. Un mur barrait le chemin, de part en part…

Un mur? Pas tout à fait… un mur barrage… et j’en étais certaine, ça passait “à plat ventre”, une fois de plus. J’ai quand même attendu d’être passée pour prendre la photo.

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Quelle immense sentiment de bonheur que celui qui m’envahissait : j’avais l’impression d’avoir atteint la libération! Le fin de la journée ne pouvait qu’être émerveillement et c’est ce qu’il advint.

J’étais remplie de gratitude après l’incroyable journée que je venais de passer. En m’endormant, j’en étais encore étonnée. J’étais partie, le matin, pour une dizaine de kilomètres et le soir après bien plus, j’avais réussi à franchir sans effort le dernier “obstacle” du trajet vers Rome.

C’était juste délicieux.