Un archipel pour une odyssée

Auteur : jade paddle surf 44. Posté dans Récits

En septembre 2014, pour la troisième année consécutive, joelle est partie naviguer, debout sur sa planche de SUP.

Après la Loire, après Marseille-Rome, c’est l’archipel constitué par Lanzarote, Fuerteventura, et leurs îles satellites qu’elle est partie explorer.

Après la Loire, après la mer Mediterrannée, c’est l’Océan Atlantique quelle allait affronter, seule, en autonomie.

Il fallait impérativement du matériel neuf pour écarter totalement les risques de “panne ” consécutifs à l’usure naturelle. C’est donc équipée avec la toute nouvelle 12’6 Earth. et avec une pagaie Sélect Ocean Pro qu’elle a pris le départ de son Odyssée.

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Voici son récit,

Lundi 8 septembre

C’est l’impatience qui m’a réveillée.

Après avoir préparé les sacs, je suis sortie de l’appartement pour boire un café au coin de la rue et me connecter à la wi-fi, histoire d’envoyer un dernier message sur facebook : « Je vais faire les courses pour avoir quelques vivres (gofio, fromage de chèvre, amandes et raisins secs), je fais le plein d’eau et hop, hop, hop… Vu la météo, je vais finalement tourner Lanzarote dans le sens des aiguilles d’une montre afin d’être à l’abri quand les vagues arriveront en fin de semaine! Let’s go ».

Puis, j’ai acheté les provisions, je suis rentrée, j’ai complété les sacs et c’était le moment d’y aller. Je suis partie de l’appartement à pieds, avec un sac sur l’épaule, le leash autour du cou et le sac à dos dans le dos.

Cinq minutes plus tard, j’étais sur le quai du port, récupérant ma planche restée au Club Nautique local.. J’ai l’ai équipée pour le voyage. (bouts noués sur les inserts, élastiques installés, boucle antivol mise en place)

A Gwen, le photographe partant pour vivre l’imprévisible, j’avais fixé l’unique rendez-vous que j’étais certaine d’honorer. Je pensais être prête en fin de matinée, je l’étais.

Gwen était là, Eric aussi. Eric a tendu le bras vers le large « Tu vois le phare, là-bas ? En plus c’est clair aujourd’hui…Alors, tu te diriges là-bas » J’ai tout emporté sur la cale, j’ai mis la planche à l’eau et je suis partie.

Eric avait compté trois heures de traversée, j’ai mis un peu moins.

Sans connaissance de l’île, je n’avais pas pensé qu’il serait impossible de mettre pied à terre une fois « de l’autre côté » et je n’avais pas, à portée de main, la moindre miette à grignoter. Il fallait faire avec.

J’ai ramé en me contentant de boire à petites goulées. J’étais nourrie par le plaisir d’être enfin partie. Néanmoins, tout en ramant, j’ai posé un sticker virtuel dans ma mémoire : penser à mettre le tube de lait concentré à portée de main! Quand j’ai enfin aperçu une baie où il me semblait possible d’atterrir, je suis revenue à la réalité : l’après-midi était bien entamé et j’avais faim.

J’ai atterri sur une plage de sable noir.

Quelques humains, nus comme des vers, déambulaient à l’endroit où les vagues lissent la plage.

Pour la première fois de ce premier jour, après ces premiers kilomètres de trip, j’ai sorti la planche de l’eau, j’ai détaché un sac, puis l’autre, les déposant hors d’atteinte des éclaboussures. Alors, je pouvais porter la planche, la déposer sur le sable sec et explorer l’espace afin de déterminer où poser le bivouac.

Le simple fait de reprendre pieds sur la terre ferme avait fait disparaître toute sensation d’appétit, ma curiosité prenait le dessus et c’est naturellement que je suis allée à la rencontre d’un « tout-nu » pour découvrir ce qu’il ramassait dans le sable. « C’est de l’olivine » me dit-il en ouvrant la main sur son trésor.

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Plus tard, cet homme là est venu me proposer de l’eau pour remplir ma réserve : « Moi je suis un homme de la montagne, je vois que tu viens de la mer. Je connais les longues randonnées solitaires. »

Le soleil déclinait. La plage s’est vidée. J’ai installé mon campement.

Mardi 9 septembre

La pleine lune avait éclairé la nuit, mais la couleur de l’aube étant particulière elle « donne l’heure » avec précision, même sous une tente.

A travers un sommeil en pointillé, j’avais entendu la marée haute. Quand j’ai ouvert ma « fenêtre »sur l’extérieur, j’ai retrouvé le paysage de la veille avec un océan tranquille, donc avec la certitude de pouvoir “décoller” sans soucis.

N’étant pas encore dans le rythme, il a fallu que je me force pour avaler un petit déjeuner consistant.

J’ai pris mon temps. L’environnement était magnifique. La lumière de la veille était merveilleuse, celle du matin tenait du prodige. Je l’ai captée par tous mes sens, essayant de l’immobiliser en quelques clichés qui, néanmoins, seront autant de trahisons.

Au lever du soleil, j’étais à nouveau sur l’eau, envahie par un doux sentiment de liberté.

Sans laisser de traces, je repartais par où j’étais arrivée!

En longeant la côte, en observant chaque montagne et toutes leurs couleurs, j’entendais à nouveau la voix de l’homme d’hier tandis qu’il m’exposait la géologie de l’île et la chronologie de sa formation.

Ainsi le temps s’égraina jusqu’à ce que la faim me torde l’estomac… sans que le moindre « parking » n’apparaisse à l’horizon. Je n’avait pas d’autre solution que de ramer, ramer sur le mode « pilotage automatique », ramer en guettant sur la côte le moindre interstice susceptible de m’accueillir.

C’est alors qu’un bateau de pêche qui venait de me « doubler », disparut littéralement du paysage, comme avalé par les rochers. Les miracles ont toujours une explication et là, je n’en voyais qu’une : la possibilité d’un port dans le coin.

Faire son entrée dans un mini-port de village de pêcheur, silencieusement, à la rame et debout sur une planche chargée de bagages, c’est comme entrer par effraction sur une carte postale.

J’ai senti tous les yeux braqués sur le drôle d’équipage.

Lorsque l’aileron toucha le sable, je suis descendue de mon navire et le manège commença : détacher les sacs, les déposer, porter la planche, remonter les sacs, remonter la planche…

Alors, les femmes qui profitaient du soleil sont venues m’accueillir à coup de questions, joyeusement, chaleureusement. En un rien de temps, tous les « spectateurs » étaient informés de la raison de ma présence incongrue.

Après être allée chercher quelques provisions au « supermercardo » local, j’ai déjeuné à l’ombre d’un bateau de pêche.

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Et, c’est parfaitement revigorée que je suis sortie du port un peu plus tard.

Très vite les dunes et les falaises de Famara sont entrées dans mon champ de vision. Le paysage était très beau. Je ramais, tranquille. J’ai ramé ainsi un long temps, perdue très loin dans mes pensées. J’ai ramé ainsi jusqu’au moment où il était évident que je restais sur place, juste en face du même alignement, précisément en face. Je ramais et je n’avançais pas !

Cette constatation m’a réveillée, ça va sans dire !

J’ai balancé un maximum d’énergie pour avancer, j’ai cherché le “bon” courant sans savoir si je le trouvais réellement, mais le fait est que j’ai finalement réussi à trouver une crique avant la tombée du jour.

En débarquant sur “la plage” j’ai décidé de grimper d’un cran pour planter la tente, le lieu était hostile, les détritus amoncelés sous la falaise montraient que l’océan est ici capable de furie… Peu importait à ce moment là.

Demain serait un nouveau jour.

Dans ce cadre absolument grandiose, tout était parfaitement paisible.

Mercredi 10 septembre

Une espèce de conscience très spécifique se met en place lorsque je voyage seule dans la nature.

J’ai remarqué que dans la phase qui précède le sommeil, j’apprivoise tous les bruits « normaux », chaque geignement de la toile contre le sable, chaque frémissement de l’air, le rythme des vagues, la chanson de l’eau qui éclabousse et lisse la plage, etc… Au cours de la nuit, les micro-réveils servent à faire des « mises à jour » instantanées. De fait, au petit matin, je sais à quoi m’attendre en matière de météo. C’est encore plus fiable que les statistiques moulinées par Ventgourou.com

Ce mercredi, je savais avant d’ouvrir la porte, que la houle était arrivée. Pas énorme, mais puissante, régulière…

La plage ne ressemblait plus du tout à celle qui m’avait accueillie la veille. Tout en démontant la tente et en rangeant, j’observais les séries de vagues. En l’absence de vent, c’étaient de très jolies vagues qu’il était bon de contempler mais elles n’étaient pas précisément prévues pour prendre le large avec une planche chargée de bagages.

Je décidais néanmoins qu’il était possible de tenter un départ.

Il fallait que je sois au taquet pour que la planche soit mise à l’eau dès la fin d’une série.

Il fallait que je vise un point précis afin de profiter du courant et d’éviter la zone de déferlement, il fallait, il fallait…

Hop, hop, hop… Je suis restée à genoux et j’ai ramé le plus vite et le plus fort possible.

Incroyablement, tout se passait parfaitement, j’étais presque sortie d’affaire quand la première vague de la série suivante se leva, barrant très vite et entièrement la petite baie dont je n’étais pas encore sortie. Elle se levait et je ramais, elle se levait et s’étirait plus haut, elle s’étirait encore et commençait à s’écrouler. Elle déferlait et j’étais sous la planche. Sous la planche qui s’était retournée. J’ai rattrapé mes lunettes d’une main. Rien n’était encore perdu. Mais… Impossible de remettre la planche à l’endroit dans ce bazar, avec ce bazar… Par chance le sac arrière s’était détaché. (Par chance, je ne l’avais pas sécurisé ce matin là. OUI par chance, la suite le confirmera.) Je l’ai rattrapé. J’ai rattrapé la pagaie de secours. J’ai décidé de lâcher les lunettes (oui, je n’avais que deux mains!) Evidemment les vagues continuaient leur danse et évidemment j’avais dérivé pile à l’endroit où elles déferlaient TOUTES. Il fallait lâcher le sac. Il fallait lâcher le sac qui contenait le plus précieux, en ayant confiance dans la nature du courant qui le porterait sur les rochers. Pas un instant l’idée d’arrêter l’aventure ce matin là ne m’a traversée. Je “gérais” la situation dans l’unique but de poursuivre.

Alors, il me restait à contrôler la planche (par chance elle était allégée d’une partie de sa charge, le leash résistait vaillamment) pour éviter qu’elle n’aille s’écraser sur les rochers.

Après quatre ou cinq bousculades mousseuses, nous avons fini par échouer tous entiers dans une zone plus calme, puis sur la plage ! Comme prévu, mon sac était arrivé au bord lui aussi. Je le localisais dans les rochers, flottant un peu plus loin.

Bon.

Inutile d’essayer à nouveau. J’avais raté un départ en étant certaine de le réussir, il était vain de tenter le réussir après que le doute ait été semé. Il fallait trouver une autre solution. Trempée et tranquille, j’ai pris un peu de hauteur en escaladant. La solution se situait un peu plus loin dans les rochers.

J’ai tout transbahuté sans vraiment trouver de sentier. C’est dans ce cheminement que la planche a récupéré ses deux premières étoiles.

Finalement, je suis partie avec “seulement” trois heures de retard sur le lever du soleil. Le bonheur de prendre le large fut décuplé ce matin là. C’était juste encore plus géant que d’habitude.

Le courant était contre mais j’avançais et petit à petit je passai à l’abri de La Graciosa, gagnant un plan d’eau absolument flat. Puis, le courant fut favorable et j’ai tourné la pointe à toute vitesse.

Des souvenirs sont remontés en doublant le spot d’Orzola… 18 ans plus tôt, j’y étais passée. La journée fut magnifique. J’ai traversé des paysages extraordinaires, j’ai dégusté une limonade glacée à Punta de Mujeres. Elle s’est achevée au milieu des coulées de lave, au milieu d’un arc en ciel de couleurs incroyables.

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Dans ce véritable chaos géologique, le seul lieu de bivouac possible fut un des recoins de Charco del Palo. En guise d’arrivée sur la “plage”, j’ai hissé tout le matos sur “le plat” grâce à une échelle de piscine.

Inutile de préciser que mon arrivée fut très remarquée par les touristes qui lézardaient!

jeudi 11 septembre

Pour ne pas déroger à la règle, je suis repartie par où j’étais arrivée : en bas de l’échelle.

Vue de l’océan, la côte changeait, elle perdait son côté désertique. Avec l’apparition des zones les plus peuplées de l’île, la palette des ocres se ponctuait de blanc jusqu’à ce que le blanc devienne la couleur dominante à partir de Costa Teguise.

C’est dans ce coin là que le vent s’est affirmé. Pendant que j’étais dans le port de plaisance de Arrecife il est monté d’un cran, idéalement portant.

Je n’ai pas pu m’empêcher de comparer le SUP au « running » : ramer sur le flat permet aux pensées de fleurir, ramer contre le vent est aussi éprouvant que courir en montée, ramer vent de travers aussi « tordant » que courir sur un sentier en dévers, et ramer au portant, tout comme courir en descente, demande technique, attention et tonus.

Arrivée à ce point de ma comparaison, je n’étais pas étonnée de ressentir l’envie d’une fin à ce « downwind » : plus de dix kilomètres de course en descente n’a jamais été de tout repos, encore moins avec un sac à dos de « raideuse autonome » !

Par chance, une fois passée la Punta el Barranquillo, le vent faiblit, presque instantanément. Les moutons avaient disparu, comme par enchantement. Une simple brise me portait, tranquillement. Au loin, la Punta Gorda marquait le cap à tenir.

L’idée folle de rentrer directement à Lobos m’avait effleurée lorsque le vent me poussait fort. Dans mes pensées, la sagesse avait affronté la tentation, arguant les avantages de « prendre le temps », de ne pas sombrer dans une compétition d’autant plus vaine qu’aucun adversaire ne la disputait. La sagesse l’avait emporté, sans user de la moindre force.

Eric m’avait dit que Papagayo était un endroit magnifique, je me disais que ces plages idylliques seraient mon berceau pour la nuit.

Une fois passée ce dilemme, j’ai ramé tranquillement.

Le site de Papagayo est définitivement un endroit très beau.

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J’ai choisi « ma plage » en pensant au départ du lendemain, mais aussi en fonction de l’affluence touristique. Il était encore tôt et je n’avais pas la moindre envie de foule.

Débarquant une fois de plus au milieu de ceux qui n’ont pas le moindre bout de chiffon sur le corps, je n’ai pas attendu le soir pour “prendre mon bain”, souriant intérieurement aux marques de bronzage qui me distinguaient nettement du troupeau. En sortant de l’eau, une femme m’attendait, visiblement elle avait des questions en tête.

C’était au sujet du SUP. Cette femme avait environ mon âge, elle se demandait si elle serait capable de s’y mettre. Elle enchaina très vite : «Et tu n’as pas l’air fatiguée, ce n’est pas fatigant ? »

A ce moment de la journée, la seule réponse qui est sortie fut la suivante : « Est-il possible d’être fatigué du bonheur ? » Elle acquiesça de la tête devant l’évidence et, avec surprise, j’ai vu ses yeux se remplir de buée. Plus tard, elle est venue s’asseoir et nous avons refait le monde.

Bien plus tard, le soleil couchant enflamma la baie.

Une fois la nuit arrivée, la plage s’est vidée comme se vide un théâtre. Alors… J’ai longtemps regardé, au loin, le phare qui m’avait guidée quelques jours plus tôt, doucement envahie par une indescriptible émotion que je dégustais paisiblement.  

Vendredi 12 septembre

Il ne restait que quelque heures de rame pour arriver à mon point de départ.

Rien ne pressait. Laissant là tout le bivouac, l’urgence du matin consistait à grimper sur la colline.

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Le site de Papagayo, au delà de sa beauté est un lieu remarquable dans l’histoire des îles Fortunées. Au début du 15ème siècle, dans ce coin, se trouvait probablement le château de Rubicon.

C’est une habitude, je me balade toujours avec des images du passé en filigrane. Ayant un bon nombre de personnages en stock, je me fais des films… à moins que ce ne soient des dessins animés. Tout est question de circonstance! Dans un livre tiré d’un manuscrit d’époque, il est fait allusion au passage entre Lanzarote et Lobos : « C’est le plus orrible passage que nul sache tenir de tous ceulx qui en la mer là en droit conuerssent, et ne dure que quatre lieues » C’est pourtant sans la moindre inquiétude que je m’apprêtai à traverser ce bras d’océan, à longer Lobos puis à rejoindre le port de Corralejo. J’ai bénéficié d’un aimable vent portant. En arrivant sur la cale, j’étais déjà en train de décharger la planche quand Nayra, sortie à la hâte de son bureau de chef de base, m’interpella avec de grands signes de bienvenue.

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Nous sommes remontées ensemble au club nautique.

« Est-ce que quelqu’un a déjà fait ce tour en SUP, tu es la première ? » me demanda t-elle. « Je ne sais pas, ça n’a pas d’importance » ai-je répondu.

Une fois la planche rangée dans les locaux de la base nautique, je suis rentrée à l’appartement, à pied, un sac sur le dos, un sac à la main et le leash autour du cou.

L’après-midi, c’est en “ridant” le vieux vélo d’Eric que je suis allée longer la côte. J’étais posée « à bon port ». J’étais comme dans une parenthèse, comme dans une bulle que je souhaitais protéger. Dans chacune de mes cellules, un prochain départ bouillonnait.

Samedi 13 septembre 2014

Au petit matin, l’archipel flottait dans une épaisse brume.

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Sans aucun doute, les vagues déferlaient de toute part, vaporisant des embruns que le soleil encore bas ne pouvait percer.

Pas un souffle de vent. Dans le port, l’océan était plat, lisse. Sur le quai, les surfeurs arrivaient en nombre, impatients de trouver un bateau en direction de Lobos. J’étais heureuse d’être en bonne place, dans le village.

Nul doute que si j’avais poursuivi ma route en considérant le calme apparent de la veille, je serai restée coincée par les vagues sur une plage inconnue, isolée, loin de toute source d’eau et de restauration.

Eric avait prévu une sortie de surf en OC4,  et ce fut un grand moment de plaisir partagé. A Punta Elena, les vagues arrivaient par série, parfaites, épaisses et fortes. En cette fin d’été canarien, l’eau était tiède, les éclaboussures étaient douces et rafraichissantes. Du sommet des vagues nous dévalions en souriant, éparpillant loin devant les surfeurs débutants qui ne risquaient pourtant rien.

De retour au club, j’ai étalé ma carte des îles sur le comptoir. Avec l’aide éclairée de Nayra (elle a assuré la sécurité des kayaks pendant leur tour de l’île), nous avons pointé les risques et les avantages de la côte ouest.

Dans l’après midi, c’est avec un kayakiste expérimenté que j’avais rendez-vous afin de prendre note de son expérience. La météo semblait devenir plus favorable dans les jours qui suivaient.

La certitude de reprendre la mer très vite ne me quittait pas.

Dimanche 14 septembre

Tout avantage offre des inconvénients.

Ainsi, tandis que mon matériel était bien à l’abri dans les locaux de la base nautique, je devais accepter que la base soit fermée le dimanche. Impossible d’aller sur l’eau ce jour là ! Avec une journée entière à ma disposition mais dépourvue de la possibilité de naviguer, j’étais ce matin là, aussi désemparée qu’en septembre 2013, lorsque je suis restée bloquée à Viareggio par la tempête. J’ai loué une voiture pour voir l’état des vagues sur la côte ouest. J’ai filé à El Cotillo : entrée et sortie du port OK J’ai foncé à Los Molinos : l’entrée OK, sortie « bof » Je suis descendue vers la playa de Valle : impossible de s’arrêter dans ce coin. J’ai fait l’impasse sur Ajuy et son Puerto de la Peňa pour découvrir Playa Negra : accès inimaginable L’ensemble de la côte ouest restait, apparemment et dans l’ensemble, inabordable.

Sur la route du retour, commença une tempête interne, une tempête soulevée par une bataille contre l’ego. Intérieurement, c’était la bousculade, les hormones pulsaient à haute intensité, à chaque injection correspondait un point de vue possible.

La transcription simplifiée pourrait être la suivante :

Moi :Franchement, cette côte ouest, je ne la sens pas avec ces conditions.

Ego : Tu te dégonfles, t’es même pas cap, t’es franchement nulle.

Moi : Là n’est pas la question. Ce que j’aime, c’est naviguer, aller vers l’inconnu, découvrir…

Ego : L’inconnu, tu me fais rire, ça fait deux jours que tu cherches à savoir, que tu cherches comment faire pour réussir « ton tour ». Tu as toutes les cartes en main, il suffit d’attendre un peu et hop, les vagues vont baisser et tu pourras « descendre » la côte ouest et faire le tour en SUP.

Moi : Oui, je peux attendre. Et en même temps, j’ai vraiment envie d’aller sur l’eau. En plus il n’y aucune certitude au sujet d’une éventuelle météo favorable avant la fin de mes vacances. Et puis, faire la côte ouest, c’est me donner des « étapes obligées », ce n’est pas ma façon de voir la liberté, en fait.

Ego : Oui, la liberté, la liberté… C’est un grand mot ! Mais imagine que tu fasses le tour en SUP, en autonomie, ce serait quand même vraiment fort comme truc. Tu peux même partir d’El Cotillo si tu veux, tu feras le North shore après. Tu peux même faire le tour par petit bouts, il y a plein de possibilités pour dire que tu as fait le tour, même si ce n’est pas d’un seul coup...

Moi : Oui… Et alors ? Lanzarote dans les conditions idéales, c’était presque facile. Je suis certaine que le tour de Fuerte est aussi facile quand les conditions sont idéales, finalement « faire le tour » ça ne veut rien dire, tout dépend des conditions.

Ego : En tout cas, tu te dégonfle, c’est clair !

Pendant plus d’une heure, les vagues allaient et venaient, de manière anarchique, parfois énormes, parfois douces. J’avais mal au crâne à force de les considérer.

En passant entre les deux cônes volcaniques de Villaverde, à cet endroit précis où il devient possible d’embrasser Lanzarote, Lobos et Fuerteventura d’un même regard, les nuages se sont dissipés et j’ai trouvé MA solution. Les conditions météorologiques étant ce qu’elles étaient, il fallait que je prenne ce qui était donné et que je fasse avec.

Quelques mois plus tôt, à l’annonce de mon projet, Eric avait souri en disant : il y a 95% de conditions défavorables et seulement 5% de favorables. En mon for intérieur j’avais tiré la conclusion suivante : “il faudra que j’invente une solution avec les 5%  qui sont favorables”.

J’en étais exactement là. C’est tout à fait sereine que je suis allée rendre la voiture.

Le départ était fixé au lendemain matin.

Les sacs étaient déjà prêts.

Lundi 15 septembre 2014

Ce qui était donné, à ce moment là, c’était l’absence d’alizé.

Si cette absence laissait les vagues s’exprimer, il fallait bien convenir qu’il ne faudrait pas compter sur un vent portant pour aller dans le sud. Par contre, il était imaginable de rentrer dans le nord sans avoir à lutter démesurément. Dès 10h tapantes, après avoir fait un ultime point météo (pour mémoire je n’embarque jamais aucune technologie sophistiquée, donc ni électricité, ni wi-fi, donc pas de ventgourou dans mes bagages), après avoir chargé les sacs sur la planche, je prenais le large. Sans bruit, dans la brume, ce départ avait un parfum d’évasion.

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Descendre dans le sud par la côte est, c’était partir à la découverte.

J’avais très peu de points de repères. Mes randonnées pédestres à travers l’île s’étaient toujours focalisées du coté le plus abrupt, le plus désert, le plus sauvage. Je n’ai pas eu besoin de ramer très loin pour tomber sous le charme de « ce côté là ». Fuerteventura est décidément une île qui m’enchante. A peine avais-je dépassé le montagne rouge qu’une nuée de poissons volants décolla sous mon nez. Et pour éviter que je n’aie besoin de me pincer devant ce délicieux spectacle, c’est ensuite un par un qu’ils s’envolaient. Ils frôlaient parfois la planche avec ce bruissement caractéristique des ailes-nageoires en action, ajoutant la subtilité du son à la splendeur de la lumière. Il faisait une chaleur torride lorsque j’ai fait la pause déjeuner sans que le moindre point d’ombre ne soit disponible. La« capitale » n’était plus très loin, il fallait que je la dépasse avant de chercher un coin pour passer la nuit et sitôt que je l’eu passée, je n’ai eu de cesse que de dépasser la zone de l’aéroport.

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Sans la moindre idée de ce que j’allais explorer les jours suivants, je me suis endormie après avoir regardé décoller les avions dans la nuit.

Sur la plage déserte, un léger clapotis berçait le silence, comme un éloge à la simplicité.

Mardi 16 septembre 2014

Irrésistiblement attirée par « plus loin » l’idée de regarder en arrière lorsque j’ai passé la Punta del Bajo ne m’a pas effleurée.

Sachant que ce chemin serait aussi le chemin du retour, il était inutile d’attraper tous les points de vue à s’en tordre le cou. J’étais exploratrice de l’inconnu, ce jour là.

Je longeais des cathédrales de lave et je visitais des grottes. Je traversais des étendues d’eau plates et tellement limpides que, perchée sur ma planche, le vertige m’effleurait parfois délicieusement.

Heureuse d’avoir les mains occupées sur la pagaie, évitant ainsi de photographier à profusion, je profitais intensément de l’environnement.

J’allais d’émerveillement en étonnement.

L’extraordinaire côtoyait la somptuosité.

En arrivant sur la plage de Pozo Negro, je commençais à déballer mon pique-nique quand le bistrot du coin montra un signe d’ouverture. C’est donc un festin avec « queso de cabra » et « papas arrugadas » qui fit office de déjeuner.

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Sans faire de sieste, j’ai repris le large.

Le programme de l’après-midi fut aussi prestigieux que celui de la matinée. Parmi tout ce qui faisait sens en préparant cette aventure, il y avait l’alliance du désert et de l’océan. J’étais en parfait équilibre sur ce fil. Je touchais mon rêve, j’étais en plein dedans.

Quand apparu le puertito de Las Playitas, il était déjà tard et il était temps de songer à la nuit.

C’est sur la plage des touristes, calée à côté des dériveurs que j’ai posé mes appartements. Ce soir là, le cliquetis des drisses accompagna le chant des vagues pour me bercer et m’emporter dans le sommeil.

Mercredi 17 septembre 2014

Depuis la veille au soir, je savais que Gwen (Fuerte Luz) allait faire le déplacement pour essayer d’attraper quelques images au vol.

En souvenir d’un rendez-vous photographique lors de mon périple ligérien en 2012 je savais que, pour éviter tout stress, la seule solution consistait à se “connecter” en début d’étape et à laisser ensuite le jeu se jouer, sans aucune garantie. Gwen devait arriver vers 7h, il fallait que je sois prête ! Réveillée à l’aube, quelle ne fut pas ma surprise de voir une personne attendre le lever du soleil, un appareil photo à la main. “Il est plus fréquent de voir des gens photographier les couchers de soleil” me suis-je dit! Une serviette sur l’épaule, j’ai traversé la plage pour faire mes ablutions au bord de l’eau. Plus que d’habitude, il fallait que j’offre une tête présentable. En revenant vers la tente, j’ai soudain pris conscience que le promeneur solitaire n’était autre que « mon photographe » ! Et voilà comment je suis passée de « en avance » à « en retard »… Tout est toujours très relatif, n’est-ce pas ?

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J’étais dans mon trip et il le savait.

Nous avons seulement convenu de nous retrouver « Dans le deuxième barranco après Gran Tarajal, là où il y a des maisons », lui prenant la route en voiture pour partir à pied à l’assaut des falaises pendant que je traçais tranquillement par la mer. Comme j’avais besoin de passer au « supermercado », nous avons gardé le contact jusqu’à Tarajalero où j’ai “stationné” mon navire le temps de faire des emplettes. Puis je suis partie plein sud tandis qu’il rentrait dans le nord. Il m’avait alors fait remarquer que les bateaux à l’ancre s’étaient « tournés », le vent de terre se levait et j’allais devoir louvoyer au plus près de la côte afin de ne pas trop le subir. Néanmoins, il était bien là ce vent et je fus contente de pauser un peu le temps de déjeuner. Le sable était brûlant et je n’ai pas dédaigné l’ombre sommaire offerte par le creux d’un rocher.

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En passant la Playa de Matas Blancas, j’ai côtoyé des windsurfeurs qui naviguaient à toute allure, tirant une multitude de bords, toujours les mêmes, pendant que j’avançais comme une tortue, obstinément.  Je les regardais s’amuser, sans les envier d’aucune manière. J’étais simplement heureuse d’être à ma place.

Je faisais du rase-cailloux pour me protéger au maximum du courant d’air. Le kayakiste que j’avais questionné avant de partir m’avait bien dit de naviguer au plus près du bord dans ce coin réputé pour le vent, « du moment que tu peux mettre ta pagaie » avait-il précisé… C’est ce que je faisais, à tel point que mon aileron a heurté un rocher, me faisant trébucher juste à l’instant où je passais devant un nid de touristes, sur la pointe qui protège Costa Calma. Le ridicule m’effleura sans me toucher.

A Sotavento, le nuage des kites me découragea. Je me suis posée à nouveau. Imaginant que tous ces gens habitaient à l’hôtel et qu’il leur fallait prendre une douche avant d’aller profiter de l’apéro, je calculais que le terrain serait libre vers 18h.

Assise à l’ombre, dans le seul endroit où personne ne songeait à se faire bronzer, j’ai attendu sereinement. D’un côté la foule s’agitait, de l’autre côté le chemin déjà parcouru s’étirait.

Sereinement, dis-je… mais cependant impatiente de repartir. S’il restait des planches et des kites, vers 18 h le vent tournait à mon avantage. Le courant aussi semblait favorable.

J’ai “tiré des bords” pour éviter de m’emmêler avec les débutants. Les gars qui surveillaient en jet-ski furent amusés et compréhensifs.

Dédaignant la multitude de plages qui s’offrait, je n’avais de cesse que de doubler la pointe, curieuse de découvrir ce qu’il y avait derrière. Je fus un tantinet déçue. La nuit n’était plus loin, je n’avais pas de marge pour explorer plus avant. Pour le deuxième soir consécutif, j’ai planté ma tente entre les dériveurs…

PS : Gwen a réussi à capter des instants grandioses que je n’avais même pas imaginés. C’est incroyable de “se voir” dans le paysage. Lorsque je suis sur ma planche, je suis la reine du monde, je me sens en sécurité et lorsque je regarde les photos, j’apparais souvent plus petite qu’un grain de sénevé, un point… C’est tout… C’est vertigineux!

Jeudi 18 septembre 2014

Le matin était couleur de braises.

En atteignant le grand phare blanc de la pointe Del Matoral, je franchissais le point situé le plus au sud de l’île. Pour atteindre la pointe de Jandia, c’est plein ouest que j’allais ensuite naviguer. Le paysage est très différent sur cette partie de l’île, géologiquement plus ancienne. J’ai profité de la marée basse pour toucher terre sur un espace auquel les terriens n’accèdent pas. La palette colorée était remarquable. Ce fut un instant suspendu entre rêve et réalité.

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Au coeur de la nature, résonnait une ballade toute en harmonie.

Plus j’avançais, plus le ciel se chargeait. Au loin, il était tout à fait noir. Un léger vent de face soulevait un gentil clapot. Le grain est arrivé. Avec sa bonne brise qui le poussait vers le large. Et le clapot s’est haché. J’ai commencé par résister, puis je me suis inclinée et c’est à genoux que j’ai gardé le cap, sous une remarquable douche éclaboussant de ses énormes gouttes l’océan devenu vert. Dès que la lumière est revenue, je me suis relevée, le vent avait repris ses bases.

Je suis arrivée à la pointe de Jandia sans avoir envie de la franchir, des vagues déferlaient sur une bonne distance et je n’avais plus aucun but “logique” au delà de cette extrémité.

J’ai trouvé une plage un peu abritée pour la pause casse-croute. Une famille canarienne était à la pêche à cet endroit. L’exiguïté des lieux nous forçait  à « cohabiter » aimablement. Il a même été possible de faire une photo-souvenir!

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Ce que j’aime en mer, c’est l’absence de sentier.

Il est impossible de « revenir sur ses pas ». J’ai simplement tracé ma route vers l’est, savourant la présence de ces volcans tellement usés qu’ils ressemblent à de simples montagnes. N’ayant nullement envie de passer une troisième nuit à proximité de la civilisation, j’avais pour objectif de tourner la pointe Del Matoral, et de remonter un peu vers le nord, faisant ainsi d’une pierre deux coups : en dormant à quelques encablures de Sotavento, j’étais assurée d’y passer avant que le vent et les kites ne soient levés. C’est ainsi que le hasard m’a déposée devant un merveilleux appartement avec terrasse.

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Vendredi 19 septembre 2014

Eviter au maximum le vent fort, était une motivation suffisante pour m’activer dès l’aube.

Néanmoins, l’endroit était véritablement idyllique et profiter du lever du soleil sans faire la course était un bonheur à ne pas dédaigner. Je suis partie à la même heure que les autres jours. La marée était haute et rien n’était semblable.
Les immensités sableuses étaient devenues le terrain de repos des oiseaux. Je suis passée en me pressant lentement.

L’eau absolument limpide sur fond de sable blond donnait l’impression d’évoluer sur une infinie piscine.

Je suis facilement arrivée à l’abri des falaises en fin de matinée. Ayant une grande faim de fruits frais, j’ai débarqué à Lajita, un authentique village dont la grande majorité des touristes massés à Costa Calma ignore certainement l’existence.

Un serveur est sorti à la hâte du restaurant de la plage, me voyant encombrée et jugeant probablement mon matériel bousculée dans le mini shore-break.

Il a insisté pour m’aider à porter les sacs en haut de la plage « Ici, il ne se passe jamais rien » a t-il dit pour me convaincre d’accepter. Bien plus tard, quand la brise fut devenue plus douce, après un « cortado » sur le zinc, c’est sous les “adieux” de tous les rares passants que je prenais le large.

L’appel de la nature était intense, j’avais eu largement le temps d’étudier la carte afin de repérer les lieux de bivouac possibles, entre les montagnes.

Ce n’était pas si simple en réalité. Si, sur le papier ou de loin, des accès semblaient envisageables, il s’avérait à l’approche que le « gris du sable » était constitué par de très gros galets. Instable, glissante, roulant sous les vagues ce n’était pas la composition granulométrique la plus propice à l’établissement d’un campement C’est seulement après plusieurs essais infructueux que j’ai fini par trouver l’endroit idéal. Juste parfait.

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Il y avait même de quoi escalader pour « voir de haut ».

Le ciel était traversé de nuages qui évoquaient autant de gourmandises. J’étais comblée. Mais consciente…

C’était l’endroit idéal pour rester coincée si les vagues montaient.

Et si des trombes d’eau venaient à s’abattre, j’étais en plein milieu du barranco ! C’était peu probable et je me suis endormie sans la moindre inquiétude. Pendant la nuit, j’avais bien entendu la marée haute réaménager les galets et aussi le cri d’un petit animal nocturne non identifié, mais pas le moindre souffle de vent mauvais ni de houle agressive.

Samedi 20 septembre 2014

Sans aucune contrainte de temps, sans objectif précis pour ce jour, il était urgent de savourer chaque instant.

Cette falaise là, je l’avais bien repérée et largement photographié lors du premier passage. Voilà que l’éclairage matinal illuminait le « névé » de sable plus remarquablement encore.

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Existe t-il un courant d’air particulier dans cette baie ? Ce sable vient-il directement du sahara ? Est-il simplement déplacé à partir de l’île elle-même ?

Je ne sais pas.

Je sais que mon imagination vagabondait au pied de ce spectacle. Je sentais le passage possible entre le continent et l’île, je pensais à ceux qui le tentent en désespérance, j’entendais le sable crisser sur le “rio del Oro” des anciens, je revoyais très précisément le paragraphe de “Méharées” où T.Monod écrivit : “Je travaille face à l’Océan, auquel je suis promis et, déjà, livré. Mais adossé à une autre mer, sur laquelle je n’ai pas le droit de m’embarquer encore, mais que cependant je regarde parfois, à la dérobée, par dessus l’épaule. L’ourlet d’écume qui frange la baie du Lévrier est la ligne ténue séparant deux océans, celui de l’eau et celui des sables, l’Atlantique et le Sahara. L’équilibre, sur cette mince cloison, est instable : de quel côté vais-je tomber ?”

Ramer en randonnée, debout sur une planche, s’apparente à la marche.  Quand le terrain est sans encombre, il est possible de penser et d’avancer en même temps.

A Pozo Negro, il n’y avait qu’un mur de galet à l’heure de midi. Le restaurant commençait à s’activer, les clients du samedi descendaient de leur voiture de location. 
Mon menu ne changea pas ! Et je suis repartie.

Tranquillement j’avançais.

Sans hâte je savourais.

L’océan était profond dans ces zones, il en devenait bleu marine. Les rayons du soleil y dansaient en fil dorés et s’y perdaient et s’y fondaient.

J’ai exploré les recoins, cherché une aire pour la nuit et c’est finalement sur la plage qui “précède” l’aéroport que j’ai abordé. Au loin se dessinait Lanzarote, j’en avais déjà fait le tour… Quelques jours auparavant, j’avais dormi sur la plage qui était “juste après” l’aéroport…

Le voyage semblait s’achever.

Subsistait la notion de point qui m’entrainait vers un ensemble de chapitres. L’histoire n’a pas encore de ponctuation finale.

Par chance il était inutile de rentrer à Corralejo un dimanche, jour de fermeture du club nautique, je n’aurais pas su où ranger ma belle planche… Et puis, ce n’était pas l’endroit où je rêvais de bivouaquer…

Il me restait donc à faire deux étapes dans une seule. Enfin, soyons sérieux en parlant d’étape « longue ». Si tout s’était passé en si peu de jours, c’était un coup de chance.

Il n’y avait pas eu un seul matin où je m’étais réveillée sans le moindre doute quant à la réalisation de mes objectifs, aussi petits fussent-ils.

J’avance ainsi, d’un point à l’autre, pas trop loin pour être certaine de pouvoir l’atteindre. De fait, à la fin d’une journée les « petits points » finissent par dessiner des tracés qui m’étonnent toujours.

Dimanche 21 Septembre 2014

Ce dimanche, je visais en premier le petit port El Jablito qui me paraissait facilement accessible dans la journée, même en cas de vent fort.
Ensuite, j’avais une idée de derrière les fagots, mais il fallait en premier atteindre le puertito. La « capitale » passée, avant de rentrer dans le paysage du nord, j’ai vraiment aimé longer la zone industrielle. La géométrie des alignements mettait l’histoire en perspective, il y avait des voitures, des vélos, des pêcheurs. Vu de la mer, c’était un paysage digne d’une exposition “paymobil” et je pouvais le colorier à ma guise.

Plus loin, un moulin montrait la direction du vent,

Puis, je suis entrée dans le petit port.

Il était envahi et chacun s’y baignait, y pêchaient, y paressait.

L’ambiance était étonnante.

J’ai avalé un petit en-cas en ayant l’impression d’être posée sur la plage comme une tache, tout en étant absolument transparente…

Etrange impression dans cet espace en forme d’écrin.

J’ai fait le point comme prévu.

L’eau était quasi lisse. L’air était paisible. Il était hors de question de moisir ici.

Je rêvais d’aller dormir sur l’île de Lobos.

J’en rêvais tellement fort que je ne m’en faisais pas une joie. Le vent pouvait débarquer avec toute sa vaillance thermique. Qui vivra verra, me suis-je dit.

Puis, « mes îles » accaparèrent mes pensées, elles étaient « devant », réunit comme une seule.

C’était immense. Lobos me faisait de l’oeil. Le calme se faisait complice. Laissant tomber mes plans sages, je suis partie “en diagonale”.

Direction le puertito de Lobos.

Dans le Rio (le bras d’océan qui passe entre Fuerteventura et Lobos) il y a du jus, je gardais donc un cap précis pour être certaine de ne pas me faire “éjecter”, d’autant plus que je redoutais l’arrivée d’une brise annoncée.

Les derniers hectomètres ne furent pas les plus faciles et c’est avec un certain soulagement que je suis entrée à l’abri des rochers.

Le vent commençait à souffler “trop fort”, comme pour équilibrer au plus vite les pressions, à la fin de cette journée particulièrement calme et chaude.

Il faisait si chaud, que mon premier soucis fut de trouver un coin à l’ombre pour la planche et moi.

La terrasse d’une maison avec vue sur le sud fit mon affaire. C’était dimanche soir, les passants du week-end commençaient à plier bagage, les locataires de la maison d’à côté ne voyaient pas d’inconvénient à mon “installation provisoire”. Après coup, j’avais vraiment bien fait de leur poser la question, à eux précisément. Ils avaient immédiatement “alerté” les habitants du village qui ne s’étonnèrent plus de ma présence.

J’avais une vue magnifique.

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Quand le dernier bateau fut parti, l’île changea de respiration.

J’ai exploré alentours pour décider de l’emplacement de mon campement.

En écartant la possibilité de me planter sur le chemin, en dédaignant la possibilité de tout recharger pour aller sur la plage de sable blanc, je ne voyais que des champs de cailloux.

J’ai donc “planté” ma tente sur la terrasse qui m’avait accueillie. Et j’ai pris la dimension de Lobos. L’histoire de son passé chuchotait à mon oreille. Lobos me capturait.

Lundi 22 septembre 2014

Après une nuit sur les planches, il ne restait que quelques kilomètres à parcourir avant d’atteindre mon point de départ.

Autant dire que je n’avais pas besoin de courir. La nourriture qui me restait fut utilisée en guise de petit déjeuner. L’eau douce que j’avais consciencieusement gardée fut équitablement partagée : 1/2 litre pour un dessalage de cheveux et 1/2 litre pour la soif qui pourrait survenir.

Mes sacs n’avaient jamais été aussi légers.

La voie directe étant vraiment trop courte, j’avais décidé de faire le tour de l’île.

C’est une balade que j’avais déjà faite en janvier 2014, mais dans un autre contexte. De fait, je ne me souvenais absolument pas du paysage. C’est une autre particularité du voyage en mer : rien n’est jamais pareil, non seulement en raison de la différence de hauteur d’eau en fonction des marées, mais aussi en fonction du vent, des vagues et des courants qui nous entrainent.

Au niveau de la pointe du phare, j’ai été contrainte à passer très au large, les vagues déferlaient loin et je n’avais pas d’autre choix que de les contourner en “affrontant” le fort clapot généré par “l’effet de pointe”.

Puis, après la Punta Saldero, Corralejo était à portée de pagaie.

Il ne restait plus qu’à traverser le Rio.

Peu avant midi, le club était désert, tout le monde était sur l’eau. J’étais de retour sans que personne ne le voit. Comme je n’étais pas pressée, pour la première fois de sa vie, la planche goûta au luxe d’une douche.

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Puis, mes sacs sur l’épaule, je suis rentrée à l’appartement, à pied, comme si rien ne s’était passé.

J’avais bien besoin d’une douche à l’eau douce moi aussi ! Dans ma tête, ce n’était pas tout à fait terminé. Et puis… Il me restait encore du temps et de l’énergie à dépenser.

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